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Noailles, Anna Elisabeth de Brancovan, comtesse de / Les vivants et les morts
Produced by Pierre Lacaze, Laurent Vogel, Hugo Voisard and
the Online Distributed Proofreading Team at
(This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)










COMTESSE DE NOAILLES

LES VIVANTS ET LES MORTS

«L'âme des poètes lyriques fait réellement ce qu'ils se
vantent de faire.»

Platon.





PARIS



DU MÊME AUTEUR

POESIES

LE COEUR INNOMBRABLE (Ouvrage couronné par
l'Académie française.) 1 vol.

L'OMBRE DES JOURS 1 vol.

LES EBLOUISSEMENTS 1 Vol.

ROMANS

LA NOUVELLE ESPERANCE 1 vol.

LE VISAGE EMERVEILLE 1 vol.

LA DOMINATION 1 vol.




COMTESSE DE NOAILLES

LES VIVANTS
ET LES MORTS

«L'âme des poètes lyriques fait réellement ce qu'ils se vantent
de faire.»

PLATON.

PARIS

ARTHÈME FAYARD & Cie, EDITEURS
18-20, rue du Saint-Gothard, 18-20



_A MA MÈRE_




I

LES PASSIONS

EUPHORION.--Je ne veux pas plus longtemps tenir à terre; laissez
mes mains, laissez mes boucles, laissez donc mes vêtements, ils
sont à moi...

HELÈNE ET FAUST.--O pétulance! ô délire! On dirait un cor qui
sonne sur la vallée et sur le bois. A peine un jour serein donné
tu tends à t'élancer, du point où le vertige t'a pris, dans un
espace plein de douleurs...

Goethe.


TU VIS, JE BOIS L'AZUR...

Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage,
Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin,
Je ne sais pas le jour, où, moins sûr et moins sage,
Tu me feras mourir de faim.

Solitaire, nomade et toujours étonnée,
Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit,
J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'année
Où je devrai souffrir de toi.

Même quand je te vois dans l'air qui m'environne,
Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rêva,
Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne,
Car rien qu'en vivant tu t'en vas.

Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches
Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc,
Cherchent à retenir dans leur errante bouche
L'ombre d'un papillon volant.

Tu t'en vas, cher navire, et la mer qui te berce
Te vante de lointains et plus brûlants transports.
Pourtant, la cargaison du monde se déverse
Dans mon vaste et tranquille port.

Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes
Ressemblent à la source écartant les roseaux.
Tout est aride et nu hors de mon âme, reste
Dans l'ouragan de mon repos!

Quel voyage vaudrait ce que mes yeux t'apprennent,
Quand mes regards joyeux font jaillir dans les tiens
Les soirs de Galata, les forêts des Ardennes,
Les lotus des fleuves indiens?

Hélas! quand ton élan, quand ton départ m'oppresse,
Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours,
Je songe à la terrible et funèbre paresse
Qui viendra t'engourdir un jour.

Toi si gai, si content, si rapide et si brave,
Qui règnes sur l'espoir ainsi qu'un conquérant,
Tu rejoindras aussi ce grand peuple d'esclaves
Qui gît, muet et tolérant.

Je le vois comme un point délicat et solide
Par delà les instants, les horizons, les eaux,
Isolé, fascinant comme les Pyramides,
Ton étroit et fixe tombeau;

Et je regarde avec une affreuse tristesse,
Au bout d'un avenir que je ne verrai pas,
Ce mur qui te résiste et ce lieu où tu cesses,
Ce lit où s'arrêtent tes pas!

Tu seras mort, ainsi que David, qu'Alexandre,
Mort comme le Thébain lançant ses javelots,
Comme ce danseur grec dont j'ai pesé la cendre
Dans un musée, au bord des flots.

--J'ai vu sous le soleil d'un antique rivage
Qui subit la chaleur comme un céleste affront,
Des squelettes légers au fond des sarcophages,
Et j'ai touché leurs faibles fronts.

Et je savais que moi, qui contemplais ces restes,
J'étais déjà ce mort, mais encor palpitant,
Car de ces ossements à mon corps tendre et preste
Il faut le cours d'un peu de temps...

Je l'accepte pour moi ce sort si noir, si rude,
Je veux être ces yeux que l'infini creusait;
Mais, palmier de ma joie et de ma solitude,
Vous avec qui je me taisais,

Vous à qui j'ai donné, sans même vous le dire,
Comme un prince remet son épée au vainqueur,
La grâce de régner sur le mystique empire
Où, comme un Nil, s'épand mon coeur,

Vous en qui, flot mouvant, j'ai brisé tout ensemble,
Mes rêves, mes défauts, ma peine et ma gaîté,
Comme un palais debout qui se défait et tremble
Au miroir d'un lac agité,

Faut-il que vous aussi, le Destin vous enrôle
Dans cette armée en proie aux livides torpeurs,
Et que, réduit, le cou rentré dans les épaules,
Vous ayez l'aspect de la peur?

Que plus froid que le froid, sans regard, sans oreille,
Germe qui se rendort dans l'oeuf universel,
Vous soyez cette cire âcre, dont les abeilles
Ecartent leur vol fraternel!

N'est-il pas suffisant que déjà moi je parte,
Que j'aille me mêler aux fantômes hagards,
Moi qui, plus qu'Andromaque et qu'Hélène de Sparte,
Ai vu guerroyer des regards?

Mon enfant, je me hais, je méprise mon âme,
Ce détestable orgueil qu'ont les filles des rois,
Puisque je ne peux pas être un rempart de flamme
Entre la triste mort et toi!

Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe,
Je songe, sous les cieux où la nuit va venir,
A cette éternité du temps et de l'espace
Dont tu ne pourras pas sortir.

--O beauté des printemps, alacrité des neiges,
Rassurantes parois du vase immense et clos
Où, comme de joyeux et fidèles arpèges,
Tout monte et chante sans repos!...


J'AI TANT RÊVE PAR VOUS...

J'ai tant rêvé par vous, et d'un coeur si prodigue,
Qu'il m'a fallu vous vaincre ainsi qu'en un combat;
J'ai construit ma raison comme on fait une digue,
Pour que l'eau de la mer ne m'envahisse pas.

J'avais tant confondu votre aspect et le monde,
Les senteurs que l'espace échangeait avec vous,
Que, dans ma solitude éparse et vagabonde,
J'ai partout retrouvé vos mains et vos genoux.

Je vous voyais pareil à la neuve campagne,
Réticente et gonflée au mois de mars; pareil
Au lis, dans le sermon divin sur la montagne;
Pareil à ces soirs clairs qui tombent du soleil;

Pareil au groupe étroit de l'agneau et du pâtre,
Et vos yeux, où le temps flâne et semble en retard,
M'enveloppaient ainsi que ces vapeurs bleuâtres
Qui s'échappent des bois comme un plus long regard.

Si j'avais, chaque fois que la douleur s'exhale,
Ajouté quelque pierre à quelque monument,
Mon amour monterait comme une cathédrale
Compacte, transparente, où Dieu luit par moment.

Aussi, quand vous viendrez, je serai triste et sage,
Je me tairai, je veux, les yeux larges ouverts,
Regarder quel éclat a votre vrai visage,
Et si vous ressemblez à ce que j'ai souffert...


L'AMITIE

«Je t'apporte le prix de ton bienfait...»

Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête
Dispersera son feu,
Mais vous serez encor vivant comme vous êtes
Si je survis un peu.

Un autre coeur au vôtre a pris tant de lumière
Et de si beaux contours,
Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la première,
Je prolonge vos jours.

Le souffle de la vie entre deux coeurs peut être
Si dûment mélangé,
Que l'un peut demeurer et l'autre disparaître
Sans que rien soit changé;

Le jour où l'un se lève et devant l'autre passe
Dans le noir paradis,
Vous ne serez plus jeune, et moi je serai lasse
D'avoir beaucoup senti;

Je ne chercherai pas à retarder encore
L'instant de n'être plus;
Ayant tout honoré, les couchants et l'aurore,
La mort aussi m'a plu.

Bien des fronts sont glacés qui doivent nous attendre,
Nous serons bien reçus,
La terre sera moins pesante à mon corps tendre
Que quand j'étais dessus.

Sans remuer la lèvre et sans troubler personne,
L'on poursuit ses débats;
Il règne un calme immense où le rêve résonne,
Au royaume d'en-bas.

Le temps n'existe point, il n'est plus de distance
Sous le sol noir et brun;
Un long couloir, uni, parcourt toute la France,
Le monde ne fait qu'un;

C'est là, dans cette paix immuable et divine
Où tout est éternel,
Que nous partagerons, âmes toujours voisines,
Le froment et le sel.

Vous me direz: «Voyez, le printemps clair, immense,
C'est ici qu'il naissait;
La vie est dans la mort, tout est, rien ne commence.»
Je répondrai: «Je sais.»

Et puis, nous nous tairons; par habitude ancienne
Vous direz: «A demain.»
Vous me tendrez votre âme et j'y mettrai la mienne,
Puis, tenant votre main

Je verrai, déchirant les limbes et leurs portes,
S'élançant de mes os,
Un rosier diriger sa marche sûre et forte
Vers le soleil si beau...


TU T'ELOIGNES, CHER ÊTRE...

Tu t'éloignes, cher être, et mon coeur assidu
Surveille ta présence, au lointain scintillante;
Te souviens-tu du temps où, les regards tendus
Vers l'espace, ma main entre tes mains gisante,
J'exigeai de régner sur la mer de Lépante,
Dans quelque baie heureuse, aux parfums suspendus,
Où l'orgueil et l'amour halettent confondus?

A présent, épuisée, immobile ou errante,
J'abdique sans effort le destin qui m'est dû.
Quel faste comblerait une âme indifférente?

Je n'ai besoin de rien, puisque je t'ai perdu...


J'ESPÈRE DE MOURIR...

J'espère de mourir d'une mort lente et forte,
Que mon esprit verra doucement approcher
Comme on voit une soeur entrebâiller la porte,
Qui sourit simplement et qui vient vous chercher.

Je lui dirai: Venez, chère mort, je vous aime,
Après mes longs travaux, voici vos nobles jeux.
J'ai longtemps refusé votre secours suprême,
Car si le corps est las, l'esprit est courageux.

Mais venez, délivrez un courage qui s'use,
Abrégez le combat, rendez à l'univers
L'immense poésie embuée et confuse
Dont mon âme et mon corps ont si longtemps souffert!

Les torrents des rochers, le sable blond des rives,
Les vaisseaux balancés, l'Automne dans les bois,
Les bêtes des forêts, surprises et captives,
Méditaient dans mon coeur et gémissaient en moi!

O mort, laissez-les fuir vers la forêt puissante,
Ces fauves compagnons de mon silence ardent!
Que leur native ardeur, féroce et caressante,
Peuple la chaude nuit d'un murmure obsédant.

Ce n'était pas mon droit de garder dans mon être
Un aspect plus divin de la création;
De savoir tout aimer, de pouvoir tout connaître
Par les secrets chemins de l'inspiration!

Ce n'était pas mon droit, aussi la destinée,
Comme un guerrier sournois, chaque jour, chaque nuit,
Attaquait de sa main habile et forcenée
Le sublime butin qui me comble et me nuit.

Mais venez, chère mort; mon âme vous appelle,
Asseyez-vous ici et donnez-moi la main.
Que votre bras soutienne un front longtemps rebelle,
Et recueille la voix du plus las des humains:

--Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,
Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,
Et qui, toujours troublés par de changeants visages,
Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.

Prenez ce coeur puissant qu'un faible corps opprime,
Et qui, heurtant sans fin ses étroites parois,
Eut l'attrait du divin et le pouvoir des cimes,
Et s'élevait aux cieux comme la pierre choit.

Ah! vraiment le tombeau qui dévore et qui ronge,
Le sol, tout composé d'étranges corrosifs,
L'ombre fade et mouillée où les racines plongent,
Le nid de la corneille au noir sommet des ifs,

Pourront-ils m'accorder cette paix sans seconde,
Sommeil que mon labeur tenace a mérité,
Et saurai-je, en mourant, restituer au monde
Ce grand abus d'amour, de rêve et de clarté?

Hélas! je voudrais bien ne plus être orgueilleuse,
Mais ce que j'ai souffert m'arrache un cri vainqueur.
Pour élancer encor ma voix tempétueuse
Il faudrait une foule, et qui n'aurait qu'un coeur!


QUE M'IMPORTE AUJOURD'HUI...

Que m'importe aujourd'hui qu'un monde disparaisse!
Puisque tu vis, le temps peut glacer les étés,
Rien ne peut me frustrer de la sainte allégresse
Que ton corps ait été!

Même lorsque la mort finira mon extase,
Quand toi-même seras dans l'ombre disparu,
Je bénirai le sol qui fut le flanc du vase
Où tes pieds ont couru!

--Tu viens, l'air retentit, ta main ouvre la porte,
Je vois que tout l'espace est orné de tes yeux,
Tu te tais avec moi, que veux-tu qu'on m'apporte,
A moi qui suis le feu?

La nuit, je me réveille, et comme une blessure,
Mon rêve déchiré te cherche aux alentours,
Et je suis cet avare éperdu, qui s'assure
Que son or luit toujours.

Je constate ta vie en respirant, mon souffle
N'est que la certitude et le reflet du tien,
Déjà je m'enfuyais de ce monde où je souffre,
C'est toi qui me retiens.

Parfois je t'aime avec un silence de tombe,
Avec un vaste esprit, calme, tiède, terni,
Et mon coeur pend sur toi comme une pierre tombe
Dans le vide infini!

J'habite un lieu secret, ardent, mystique et vague
Où tout agit pour toi, où mon être est néant;
Mais le vaisseau alerte est porté par la vague,
Je suis ton Océan!

Autrefois, étendue au bord joyeux des mondes,
Déployée et chantant ainsi que les forêts,
J'écoutais la Nature, insondable et féconde,
Me livrer des secrets.

Je me sentais le coeur qu'un Dieu puissant préfère,
L'anneau toujours intact et toujours traversé
Qui joint le cri terrestre aux musiques des sphères,
L'avenir au passé.

A présent je ne vois, ne sens que ta venue,
Je suis le matelot par l'orage assailli
Qui ne regarde plus que le point de la nue
Où la foudre a jailli!

--Je te donne un amour qu'aucun amour n'imite,
Des jardins pleins du vent et des oiseaux des bois,
Et tout l'azur qui luit dans mon coeur sans limites,
Mais resserré sur toi.

Je compte l'âge immense et pesant de la terre
Par l'escalier des nuits qui monte à tes aïeux,
Et par le temps sans fin où ton corps solitaire
Dormira sous les cieux.

C'est toi l'ordre, la loi, la clarté, le symbole,
Le signe exact et bref par qui tout est certain,
Qui dans mon triste esprit tinte comme une obole,
Au retour du matin.

--J'ai longtemps repoussé l'approche de l'ivresse,
L'encens, la myrrhe et l'or que portaient les trois rois;
Je disais: «Ce bonheur, s'il se peut, ô Sagesse,
Qu'il passe loin de moi!

Qu'il passe loin de moi cet odorant calice;
Même en mourant de soif, je peux le refuser,
Si la consomption, les orgueils, le cilice
Protègent du baiser.»

--Mais le Destin, pensif, alourdi, plein de songes,
M'indiquait en riant mon martyre ébloui.
L'avenir aimanté déjà vers nous s'allonge,
Tout ce qui vit dit oui.

Tout ce qui vit dit: Prends, goûte, possède, espère,
Ta conscience aussi trouvera bien son lot,
Car l'amour, radieux comme un verger prospère,
Est gonflé de sanglots:

De sanglots, de soupirs, de regrets et de rage
Dont il faut tout subir. Quelque chose se meurt
Dans l'empire implacable et sacré du courage,
Quand on fuit le bonheur!

Et je disais: «Seigneur, ce bien, ce mal suprême,
Ma chaste volonté ne veut pas le saisir,
Mais mon être infini est autour de moi-même
Un cercle de désir;

Des générations, des siècles, des mémoires
Ont mis leur espérance et leur attente en moi;
Je suis le lieu choisi où leur mystique histoire
Veut périr sur la croix.»

Une âpre, une divine, une ineffable étreinte,
Un baiser que le temps n'a pas encor donné
Attendait, pour jaillir hors de la vaste enceinte,
Que mon désir fût né.

Dans les puissants matins des émeutes d'Athènes
Ainsi courait un peuple ivre, agile, enflammé,
Que la Minerve d'or, debout sur les fontaines,
Ne pouvait pas calmer...

--J'accepte le bonheur comme une austère joie,
Comme un danger robuste, actif et surhumain;
J'obéis en soldat que la Victoire emploie
A mourir en chemin:

Le bonheur, si criblé de balles et d'entailles,
Que ceux qui l'ont connu dans leur chair et leurs os
Viennent rêver le soir sur les champs de bataille
Où gisent les héros...


JE DORMAIS, JE M'EVEILLE...

Je dormais, je m'éveille, et je sens mon malheur.
--Comme un coup de canon qu'on tire dans le coeur,
Vous éclatez en moi, douleur retentissante!

Un instant de sommeil est un faible rempart
Contre la Destinée, assurée et puissante.

Ne verrai-je jamais vos fraternels regards,
N'entendrai-je jamais votre voix rassurante?
Quoi! Même avant la mort, il est de tels départs?
Qui parle en moi? Mon corps, mes pensers sont épars.
Je ne distingue plus ma chambre familière;
Peut-être ma raison a perdu sa lumière?
Un aussi grand chagrin n'est pas net aussitôt;
J'essaierai, mais pourrai-je accepter ce fardeau?

Que seront mes repos, que seront mes voyages
Si je ne vois jamais l'air de votre visage?
Mon esprit, comme une âpre et morne éternité,
Embrasse un monde mort, des astres dévastés.
Je ne peux plus savoir, tant ma vie est exsangue,
Si c'est vous, ou si c'est l'univers qui me manque.
Et même en songe, dans la pensive clarté,
Je me débats encor pour ne pas vous quitter...


ON NE PEUT RIEN VOULOIR...

On ne peut rien vouloir, mais toute chose arrive,
Je ne vous aime pas aujourd'hui tant qu'hier,
Mon coeur n'est plus une eau courant vers votre rive,
Mes pensers sont en moi moins divins, mais plus fiers.

Je sais que l'air est beau, que c'est le temps qui brille,
Que la clarté du jour ne me vient pas de vous,
Et j'entends mon orgueil qui me dit: «Chère fille,
Je suis votre refuge éternel et jaloux.

«Quoi, vous vouliez trahir le désir et l'attente?
Vous vouliez étancher votre soif d'infini?
Vous, reine du désert, qui dormez sous la tente,
Et dont le coeur vorace est toujours impuni?

«Vous qui rêviez la nuit comme un palmier d'Afrique
A qui le vaste ciel arrache des parfums,
Vous avez souhaité cet humble amour unique
Où les pleurs consolés tarissent un à un!

«Vous avez souhaité la tendresse peureuse,
L'élan et la stupeur de l'antique animal;
On n'est pas à la fois enivrée et heureuse,
L'univers dans vos bras n'aura pas de rival;

«Comme le Sahara suffoqué par le sable
Vous brûlerez en vain, sans qu'un limpide amour
Verse à votre chaleur son torrent respirable,
Et vous donne la paix que vous fuiriez toujours...»

--Et, tandis que j'entends cette voix forte et brève,
Je regarde vos mains, en qui j'ai fait tenir
Le flambeau, la moisson, l'évangile et le glaive,
Tout ce qui peut tuer, tout ce qui peut bénir.

Je regarde votre humble et délicat visage
Par qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,
Car tous les continents et tous les paysages
Faisaient de votre front mon sensible univers.

--Vous n'êtes plus pour moi ces jardins de Vérone
Où le verdâtre ciel, gisant dans les cyprès,
Semble un pan du manteau que la Vierge abandonne
A quelque ange éperdu qui le baise en secret.

Vous n'êtes plus la France et le doux soir d'Hendaye,
La cloche, les passants, le vent salé, le sol,
Toute cette vigueur d'un rocher qui tressaille
Au son du fifre basque et du luth espagnol;

Vous n'êtes plus l'Espagne, où, comme un couteau courbe
Le croissant de la lune est planté dans le ciel,
Où tout a la fureur prompte, funèbre et fourbe
Du désir satanique et providentiel.

Vous n'êtes plus ces bois sacrés des bords de l'Oise,
Ce silence épuré, studieux, musical,
Ce sublime préau monastique, où l'on croise
Le songe d'Héloïse et les yeux de Pascal.

Vous n'êtes plus pour moi les faubourgs du Bosphore
Où le veilleur de nuit, compagnon des voleurs,
Annonce que le temps coule de son amphore
Pesant comme le sang et chaud comme les pleurs.

--Ces soleils exaltés, ces oeillets, ces cantiques,
Ces accablants bonheurs, ces éclairs dans la nuit,
Désormais dormiront dans mon coeur léthargique
Qui veut se repentir autant qu'il vous a nui;

Allez vers votre simple et calme destinée;
Et comme la lueur d'un phare diligent
Suit longtemps sur la mer les barques étonnées,
Je verserai sur vous ma lumière d'argent...


UN JOUR, ON AVAIT TANT SOUFFERT...

Un jour, on avait tant souffert, que le coeur même,
Qui toujours rebondit comme un bouclier d'or,
Avait dit: «Je consens, pauvre âme et pauvre corps,
A ce que vous viviez désormais comme on dort,
A l'abri de l'angoisse et de l'ardeur suprême...»

Et l'on vivait; les yeux ne reconnaissaient pas
Les matins, la cité, l'azur natal, le fleuve;
Toute chose semblait à la fois vieille et neuve;
Sans que le pain nourrisse et sans que l'eau abreuve
On respirait pourtant, comme un feu mince et bas.
Et l'on songeait: du moins, si rien n'a plus sa grâce,
Si ma vie arrachée a rejoint dans l'espace
Le morne labyrinthe où sont les Pharaons;
Si je suis étrangère à ma voix, à mon nom;
Si je suis, au milieu des raisins de l'automne,
Un arbre foudroyé que la récolte étonne,
Je ne connaîtrai plus ces supplices charnels
Qui sont, de l'homme au sort, un reproche éternel.
Calme, lasse, le coeur rompu comme une cible,
J'entrerai dans la mort comme un hôte insensible...

--Mais les fureurs, les pleurs, les cris, le sang versé,
Les sublimes amours qui nous ont harassés,
Les fauves bondissants, témoins de nos délires,
Ont suivi lentement le doux chant de la lyre
Jusque sur la montagne où nous nous consolions;
Les voici remuants, les chacals, les lions
Dont la soif et la faim nous font un long cortège...
--J'avais cru, mon enfant, que le passé protège,
Que l'esprit est plus sage et le coeur plus étroit,
Que la main garde un peu de cette altière neige
Que l'on a recueillie aux sommets purs et froids
Où plane un calme oiseau plus léger que le liège.
Mais hélas!



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